417
Né de l’impulsion de la Princesse Grace, le Printemps des Arts de Monte-Carlo s’est imposé au fil de plus de quarante ans comme un laboratoire singulier dans le paysage musical européen. Loin de se limiter à une succession de concerts, le festival s’attache à interroger la musique dans ses formes, ses pratiques et ses significations.
Depuis 2022, sous la direction artistique de Bruno Mantovani, cette ambition semble prendre un tour plus affirmé encore. L’édition intitulée « Utopie – Opus 1 » marque un infléchissement notable : moins de prestige affiché, moins de vedettes médiatiques, mais une attention accrue portée aux œuvres, aux interprètes et aux expériences d’écoute.
À travers les concerts proposés, c’est une véritable cartographie musicale qui se dessine, où dialoguent les époques, les esthétiques et les instruments. Du violon de Heinrich Ignaz Franz von Biber aux architectures sonores d’Olivier Messiaen, en passant par les métamorphoses du clavier ou les formes du quatuor à cordes, le festival invite à une exploration exigeante, mais toujours incarnée. Plus qu’un simple parcours, c’est une manière d’écouter qui est ici proposée : attentive, curieuse, parfois déroutée, mais constamment stimulée.
La Création du monde des sons: le violon de Heinrich Ignaz Franz von BiberThéâtre National de Nice, Salle des Franciscains 21 mars 2026
L’instrument est le véritable héros de cette édition du Printemps des Arts de Monte-Carlo.Comme le rappelle Bruno Mantovani, « les Italiens les font sonner, les Espagnols les touchent, tandis que Français et Anglo-Saxons en jouent ». Derrière cette formule se dessine une évidence : l’instrument est le vecteur du langage musical, celui qui matérialise la pensée du compositeur et transmet l’émotion de l’œuvre. Mais ces objets, familiers en apparence, restent souvent mystérieux. Leur maîtrise relève d’un long apprentissage, et l’instrumentiste, du premier son hésitant à la virtuosité accomplie, agit comme un véritable traducteur du texte musical.Chaque instrument possède son histoire, ses transformations, ses secrets. Et c’est précisément cette exploration que propose le festival, faisant de chaque concert une expérience de découverte.La journée consacrée à Heinrich Ignaz Franz von Biber illustre parfaitement cette démarche. Longtemps restée dans l’ombre des maîtres italiens, sa musique demeure encore peu familière du grand public. Le festival lui consacre pourtant un parcours complet, centré sur son instrument de prédilection : le violon.Au programme : une répétition générale commentée par la violoniste Alice Julien-Laferrière et son ensemble Ensemble Artifices, une conférence du violoniste et spécialiste des traités anciens Fabien Roussel, puis le concert en soirée. Pour l’occasion, le festival s’installe à la Salle des Franciscains du Théâtre National de Nice, cadre particulièrement propice à cette immersion.La répétition générale s’avère particulièrement éclairante. Sur scène, cinq violons sont disposés : loin d’une simple curiosité, ils témoignent de la pratique de la scordatura, qui consiste à modifier l’accord traditionnel du violon (sol–ré–la–mi) pour explorer d’autres combinaisons sonores. Plutôt que de réaccorder constamment son instrument, Alice Julien-Laferrière passe ainsi d’un violon à l’autre, révélant une palette de couleurs insoupçonnée. Cette technique, que l’on retrouve aussi chez certains compositeurs contemporains, crée un pont fécond entre musique ancienne et modernité — une idée chère à Mantovani.La question de l’accompagnement, elle aussi, ouvre des perspectives passionnantes. Les partitions de Biber ne nous sont parvenues que pour violon seul, laissant une part d’incertitude quant à leur réalisation d’origine. Les musiciens proposent ici une reconstitution inspirée des pratiques et des représentations iconographiques de l’époque : violoncelle et viole de gambe, clavecin et orgue, théorbe, guitare, percussions.Mathieu Valfré explique ainsi son rôle au clavecin et à l’orgue : une main assure la basse continue, tandis que l’autre improvise, dans une démarche qui n’est pas sans rappeler certaines pratiques du jazz. Maguelonne Carnus-Gourgues souligne de son côté que la viole de gambe ne doit pas être considérée comme l’ancêtre du violoncelle, mais comme un instrument appartenant à une famille distincte. Quant à Carles Dorador, il impressionne par la diversité de ses interventions, du théorbe aux percussions, jusqu’à des dispositifs ingénieux évoquant le vent ou le chant des oiseaux. Minori Deguchi complète enfin le dispositif en doublant certaines lignes du violon.Grâce à cette préparation, l’écoute du concert gagne en profondeur : chaque effet, chaque couleur prend sens.Au XVIIe siècle, la musique instrumentale occupait encore une place subalterne, cantonnée à des fonctions d’accompagnement ou d’illustration. Le violon lui-même restait associé à des musiciens itinérants, loin du prestige du luth ou du clavecin. Heinrich Ignaz Franz von Biber bouleverse cette hiérarchie. Violoniste virtuose, il élève son instrument à un niveau inédit, lui conférant une capacité expressive autonome, capable de traduire sans paroles les mystères du rosaire.Mais son génie dépasse cette seule dimension spirituelle. Chez lui, l’énergie des danses devient un principe créateur, une force en mouvement qui semble engendrer la musique elle-même. Dans la grande Aria finale de la Sonate XIV, cette dynamique emporte tout sur son passage. Dans l’Harmonia artificioso-ariosa, elle se double d’une virtuosité éblouissante : les violons, volubiles et inépuisables, semblent porter un discours qui dépasse les limites du langage humain.C’est sans doute là que réside la modernité de Biber : dans cette capacité à faire du violon non seulement un instrument, mais un monde sonore à part entière, presque une vision du cosmos.Auditorium Rainier III 26 mars 2026Clavecin, clavicorde et pianoLa programmation du Printemps des Arts de Monte-Carlo invite cette fois à parcourir l’évolution des instruments à clavier.L’ensemble Les Ambassadeurs ~ La Grande Écurie, avec Stefano Rossi en violon solo, accompagne Olga Pashchenko, tour à tour au clavecin puis au pianoforte.Le concert s’ouvre avec la Sinfonia « dissonante » en fa majeur (F. 67) de Wilhelm Friedemann Bach. Les musiciens, debout, jouent sur des copies d’instruments anciens, avec cordes en boyau et archets baroques. Au clavecin, Olga Pashchenko se fond dans l’ensemble, assurant la basse continue — au point de se faire presque oublier.Le premier mouvement surprend par son étrangeté : on croit y entendre une forme de tension entre styles français et italien, sans véritable résolution. La sinfonia s’achève pourtant sur un menuet galant, dans une veine plus familière, évoquant Georg Philipp Telemann et Johann Sebastian Bach. Une œuvre singulière, qui confirme que Wilhelm Friedemann Bach ne se laisse enfermer dans aucune école.Changement d’atmosphère avec le concerto Wq. 23 de Carl Philipp Emanuel Bach. Dès les premières mesures, la musique capte l’attention et ne la relâche plus. Olga Pashchenko livre ici une interprétation d’une précision remarquable : netteté des attaques, clarté du phrasé, équilibre des dynamiques. L’orchestre lui répond avec une transparence et une souplesse qui renforcent l’élan de l’œuvre.Après l’entracte, la pianiste rejoint le pianoforte pour le Concerto n° 23 en la majeur, KV 488 de Wolfgang Amadeus Mozart. Elle dirige l’ensemble depuis le clavier, instaurant un dialogue étroit avec les musiciens. Au-delà de la maîtrise technique, c’est une véritable affinité stylistique qui s’impose : choix de tempi particulièrement justes, sens de la respiration, équilibre des plans sonores.L’Adagio, notamment, atteint une intensité rare. La ligne mélodique se déploie avec une simplicité bouleversante, dans une interprétation à la fois sobre, poétique et profondément mozartienne.Dans la salle, les élèves du collège André Maurois de Menton assistent au concert — pour beaucoup, sans doute, une première rencontre avec la musique classique. Leur attention, presque silencieuse, témoigne de l’impact immédiat de cette musique. Et pour prolonger l’expérience, le glacier Rossi de Monaco, partenaire du festival, leur offre à l’issue du concert une douceur glacée — conclusion inattendue et joyeuse d’une soirée placée sous le signe de la découverte.
