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Photo @Alice Blangero
Hôtel Hermitage, Salle Belle Époque — 29 mars 2026
Les concerts du 28 mars ayant été annulés en raison de la visite du Pape à Monaco, Bruno Mantovani a choisi d’intégrer le quatuor de Gabriel Fauré au programme du 29 mars.
La Salle Belle Époque de l’Hôtel Hermitage Monte-Carlo constitue un cadre idéal pour un concert de musique de chambre. Classée monument historique, elle déploie une architecture somptueuse : boiseries, colonnes de marbre rose, fresques de Gabriel Ferrier. La rotonde et les proportions de la salle offrent en outre une acoustique particulièrement favorable.
Les quatuors Quatuor Danel et Quatuor Mosaïques proposent une expérience rare : la rencontre de deux formations majeures aux approches complémentaires, réunies pour parcourir l’histoire du quatuor à cordes en France.
Fondé en 1991, le Quatuor Danel s’est imposé par l’étendue de son répertoire, du classique au contemporain, avec notamment l’intégrale des quatuors de Chostakovitch et des créations de Wolfgang Rihm, Sofia Goubaïdoulina, Pascal Dusapin, Jörg Widmann ou encore Mantovani lui-même.
Le Quatuor Mosaïques, fondé il y a plus de trente ans, privilégie quant à lui les instruments d’époque, montés avec cordes en boyau, au service d’un répertoire allant des classiques viennois à des figures plus rares comme Hyacinthe Jadin ou Juan Crisóstomo de Arriaga. La confrontation des deux esthétiques se révèle particulièrement stimulante.
Le Quatuor Danel ouvre le concert avec l’unique quatuor de Fauré. Devenu presque sourd à la fin de sa vie, le compositeur y livre une œuvre d’une grande concentration, comme une synthèse ultime. Tout y est resserré, presque austère, traversé par une mélancolie diffuse où se mêlent inquiétude, résignation et élans de tendresse. Les Danel, portés par une écoute mutuelle d’une intensité remarquable, construisent une lecture d’un seul souffle, tendue et parfaitement maîtrisée jusqu’au dernier accord.
Le Quatuor en mi bémol majeur de Jadin, publié en 1796, témoigne de l’influence de Joseph Haydn, notamment dans le travail des motifs et l’équilibre formel. Les Mosaïques défendent cette musique avec une grande finesse : variété des couleurs, souplesse rythmique, sens du rubato et de la respiration. Leur interprétation met pleinement en valeur la fraîcheur et l’élégance de cette œuvre encore trop peu connue.
Le Quatuor Danel poursuit avec le quatuor de Camille Saint-Saëns. On ne peut qu’être frappé par la relative méconnaissance d’une partie de son œuvre, tant elle recèle de richesses. L’écriture, d’une grande fluidité, joue sur des ambiguïtés harmoniques subtiles que les interprètes rendent avec une belle intelligence.
Juan Crisóstomo de Arriaga, enfant prodige venu de Bilbao, compose ses trois quatuors en quelques semaines avant de disparaître prématurément à vingt ans. Son Quatuor n° 2 en la majeur séduit par sa fraîcheur et sa spontanéité, teintées d’une gravité inattendue. Les Mosaïques en donnent une interprétation d’une grande rigueur, précise et engagée, d’une remarquable authenticité.
Le Quatuor Danel conclut avec le quatuor de César Franck, vaste fresque de plus de quarante-cinq minutes. Si le programme, déjà très dense, a pu éprouver la capacité d’écoute d’une partie du public — certains quittant la salle après l’entracte —, ceux qui sont restés ont pu entendre une interprétation d’une grande finesse, oscillant entre sensualité et rigueur. Une lecture marquante, qui s’impose comme l’un des sommets du concert.
Grimaldi Forum, Monte-Carlo 4 avril 2026Turangalîla-SymphonieLa Turangalîla-Symphonie s’impose comme le « tube » symphonique d’Olivier Messiaen, son œuvre la plus célèbre et sans doute la plus jouée. « Chant d’amour, hymne à la joie, mouvement, rythme, vie et mort » : tels sont les multiples sens des deux mots sanscrits turanga et lîla, réunis par le compositeur dans cette fresque monumentale. Créée à Boston en 1949 sous la direction de Leonard Bernstein, la partition constitue également une vaste transposition instrumentale du mythe de Tristan et Iseult.Messiaen y convoque un orchestre gigantesque, un piano soliste et les ondes Martenot, opposant thèmes « statue » et « fleur » dans un déferlement de couleurs et de rythmes. Quatre-vingt-dix minutes de musique portées par plus d’une centaine d’exécutants — dont une masse de cordes impressionnante et une véritable forêt de percussions — font de cette œuvre un univers à part entière, assumant pleinement son caractère excessif.Messiaen apparaît ici comme le reflet éclatant de son époque, mais aussi comme une figure à part, presque insaisissable. Sa musique agit comme une onde de choc : une matière sonore traversée de paradoxes, où se mêlent mysticisme, sensualité et vertige. Son architecture semble conduire l’auditeur dans un parcours lumineux, un cheminement intérieur où la densité sonore finit par ouvrir sur une forme de clarté.L’œuvre peut dérouter : ample, impétueuse, parfois violente, traversée de dissonances extrêmes mais rigoureusement organisées. Pourtant, au-delà de cette première impression, elle révèle une puissance d’invention et une cohérence qui forcent l’admiration.Au piano, Jean-Frédéric Neuburger se montre absolument magistral, dominant une partie d’une redoutable complexité avec une aisance impressionnante. Nathalie Forget fait chanter les ondes Martenot avec une expressivité remarquable. L’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, déployé au grand complet, offre une palette sonore spectaculaire, tandis que Kazuki Yamada dirige avec une énergie communicative, visiblement porté par l’œuvre.Les effets sonores, parfois presque pyrotechniques, submergent l’auditeur dans un véritable feu d’artifice orchestral, sans jamais perdre de vue la cohérence de l’ensemble.En première partie, Mécanique céleste de Vincent David proposait un contraste intéressant. Le saxophoniste-compositeur s’inspire des mobiles du sculpteur Alexander Calder pour concevoir une partition en mouvement perpétuel : le saxophone soprano, très virtuose, semble graviter sur lui-même, laissant dans son sillage une traînée sonore reprise par l’orchestre.Mais cette mécanique apparemment réglée finit par se dérégler, jusqu’à une forme d’explosion. Si le saxophone en est le moteur, l’orchestre n’en est jamais réduit à un rôle d’accompagnement : l’écriture, raffinée, fait circuler les timbres dans un jeu d’échos et de correspondances. Une sorte de ballet sonore, où l’énergie des couleurs annonce déjà, en miniature, les déferlements de la Turangalîla.Au terme de cette édition, une impression s’impose : celle d’un festival en pleine redéfinition.En recentrant son projet sur l’écoute, sur les œuvres et sur les instruments eux-mêmes, le Printemps des Arts de Monte-Carlo affirme une identité plus exigeante, parfois moins immédiatement séduisante, mais profondément cohérente. Le pari de Bruno Mantovani est clair : substituer à la logique de l’événement celle du parcours, à l’effet spectaculaire une expérience plus intérieure.Tous les concerts n’atteignent pas le même degré de réussite, mais les moments forts — la redécouverte de Biber, la réflexion sur les instruments, la virtuosité des interprètes, jusqu’au vertige sonore de la Turangalîla-Symphonie — dessinent une trajectoire ambitieuse.Ce qui se joue ici dépasse la simple programmation : c’est une certaine idée de la musique qui se construit, fondée sur la transmission, la curiosité et le risque. Une utopie, peut-être — mais une utopie en acte.