Harmonie sous les étoiles : les soirées musicales de Menton

by Carlo Schreiber
Le Festival de Menton s’ouvre généreusement avec deux concerts gratuits sur l’Esplanade des Sablettes, qui attirent un public nombreux et varié. En arrière-plan, la Cathédrale Saint-Michel se détache dans la lumière du soir, tandis que des projections animent les façades colorées de la Vieille Ville – un véritable tableau vivant. Près de 600 spectateurs sont installés face à la scène, concentrés, curieux, attentifs. À cela s’ajoutent les promeneurs qui s’arrêtent, attirés par l’énergie et l’originalité du programme. On remarque des mélomanes fidèles mais aussi un public jeune, pour qui ces concerts sont peut-être une première rencontre avec la musique dite “classique”. Une initiative aussi accessible que généreuse.
Le 22 juillet c’est la “Nuit Fantastique” de Romain Leleu et de son Sextet, qui fait voyager de Schubert à Milhaud, d’Arban — le “Paganini de la trompette” — aux musiques de films et standards de jazz. Virtuosité éblouissante, swing et lyrisme, la trompette se fait tour à tour tendre, spectaculaire et populaire. Une soirée festive qui lance la 76ᵉ édition sous le signe du partage.
Quelques jours plus tard c’est le Quatuor Janoska  qui fait danser Menton.              Bach revisité à la Grappelli, Carmen de Waxman, Vivaldi métissé de jazz et de rumba… Leurs improvisations malicieuses électrisent le public, qui reprend en chœur L’Hymne à l’Amour d’Edith Piaf en guise de final. La ville entière semble vibrer : musique classique, humour et convivialité s’y marient sans frontières.
Le Palais de l’Europe : l’intimité des Salons
Au cœur de la ville, les concerts de 18h offrent une respiration singulière. Dans les Salons Grande-Bretagne, 250 auditeurs entourent les artistes dans une disposition circulaire : proximité, acoustique limpide, prix doux — une formule idéale pour la découverte.
Le 24 juillet, la pianiste Celia Oneto Bensaid captive avec son programme Miroirs liquides, consacré à cinq compositrices françaises. Son jeu limpide éclaire Jeanne Leleu, Marie Jaëll, Camille Pépin, Rita Strohl… Le récital se termine sur un Ravel et un Philip Glass hypnotique. Une expérience sensorielle et poétique, saluée par un public conquis.
Les 25 et 30 juillet, les Concerts Jeunes Talents Yamaha révèlent six pianistes en herbe sélectionnés au Concours Chopin de Varsovie. Michal Szymanowski joue la partie orchestrale. Il est à l’écoute des jeunes musiciens et les épaule avec brio et sensibilité. Ils défendent Chopin avec fougue — parfois au détriment de la musicalité — mais l’énergie et l’audace séduisent. Une pépinière de talents en devenir.
27 juillet – Valentina Serafimova & Hélène Escriva : un duo inattendu
Pour sa troisième venue au Festival de Menton, la marimbiste Valentina Serafimova a choisi de partager la scène avec Hélène Escriva, musicienne rare qui passe avec aisance de l’euphonium à la trompette basse. La rencontre de ces timbres inhabituels tisse un univers sonore singulier, à la fois puissant et intimiste, qui intrigue et séduit le public.
29 juillet – Louise Akili & Dexter Goldberg : entre classique et jazz
Couple à la ville comme à la scène, la pianiste classique Louise Akili et le jazzman Dexter Goldberg se livrent à un dialogue complice, où Chopin flirte avec l’improvisation et où les standards s’habillent de lyrisme. Leurs échanges, tantôt élégants, tantôt espiègles, se doublent d’un jeu visuel : les artistes changent de tenue entre les pièces, le summum étant Louise dans une robe dorée et pailletée très star Hollywood et Dexter en veste pailletée assortie. C’est ludique, l’œil et l’oreille sont titillés.
Le 2 août, la Fondation Gautier Capuçon présente les “Maîtres de demain”                  Mirabelle Kajenjeri, finaliste du Concours Reine Élisabeth, confirme l’éloge unanime de la presse belge. À ses côtés, le violoniste germano-espagnol-malaisien Elias Moncado (24 ans) se produit sur le Stradivarius de Joseph Szigeti. Lauréat de la Fondation Gautier Capuçon et de la Fondation Anne-Sophie Mutter, il impressionne par une virtuosité éblouissante.  Il ose la Fantaisie sur Carmen de Waxman, écrite pour Jascha Heifetz et réputée comme l’une des pièces les plus redoutables du répertoire : douze minutes de démonstration où s’accumulent vélocité, projection, endurance et brillance. Moncado en sort triomphant. Dans la Sonate n° 2 de Brahms, la complicité avec Kajenjeri n’est pas encore pleinement installée : les deux artistes viennent tout juste de faire connaissance et n’ont manifestement pas eu le temps nécessaire pour explorer en profondeur toute la richesse de l’œuvre. La Sonate de Ravel séduit davantage, notamment grâce au “Blues”, et Moncado enflamme littéralement le public avec Carmen de Waxman et la Polonaise brillante de Wieniawski. On aurait aimé entendre Kajenjeri dans un récital solo, tant son potentiel est grand.
Enfin, le 4 août, le pianiste Jean-Baptiste Doulcet emmène l’auditoire en Paysages nordiques. Grieg, Sibelius, Liszt et des improvisations personnelles se mêlent dans un récital inventif, nourri de ses séjours en Scandinavie. Peu de pianistes improvisent avec une telle inspiration : ce voyage original, à la fois érudit et sensible, enchante le Palais pour clôturer le cycle.
Le Théâtre Palmero : Chopin en clair-obscur                                                                     
Le 1er août, la pianiste Yulianna Avdeeva, lauréate du Concours Chopin en 2010, propose un récital magistral consacré au compositeur polonais. La Salle du Théâtre Palmero, plus intime que le Parvis, magnifie la précision du jeu mais prive de la magie du cadre en plein air.
La Barcarolle séduit par son élégance, le Scherzo n°3 éclate de passion, et les 24 Préludes révèlent une densité émotionnelle saisissante, kaléidoscope entre ferveur et recueillement. Devant un public trop clairsemé, Avdeeva livre pourtant l’un des récitals les plus marquants du festival.
 
7 août 2025      Le Casino devient scène : jazz et émotions au Festival de Menton
L’actuel Casino de Menton, aujourd’hui appelé Casino Barrière, fut construit entre novembre 1933 et février 1934. Édifice de style Art déco aux accents mauresques, il se distingue par ses façades blanches, ses arcades et ses pinacles caractéristiques des années 1930. À l’intérieur, on retrouve des décors en staff et en plâtre sculpté, un Art déco baroquisant, avec notamment une splendide salle de gala ornée d’une rosace au plafond, de stucs raffinés et de camaïeux d’or. Longtemps partenaire financier du Festival de Musique de Menton – son nom figure depuis des décennies dans les programmes –, le Casino n’avait encore jamais accueilli de concert officiel. Il a fallu attendre 2024, avec la soirée Gatsby le Magnifique, pour que la salle rejoigne pour la première fois la programmation du Festival.  L’édition 2025 confirme cette ouverture avec un nouveau rendez-vous, celui du Ramona Horvath Trio. Le Casino devient ainsi non seulement un soutien historique, mais désormais un lieu à part entière du Festival.
Ramona Horvath, formée au piano classique au Conservatoire de Bucarest, a choisi après son diplôme de se tourner vers le jazz. Elle aime réconcilier ces deux univers en proposant un véritable “crossover”. Pour ce concert, elle était entourée de deux musiciens remarquables : Nicolas Rageau, contrebassiste de référence, et Antoine Paganotti, batteur et ancien chanteur du groupe Magma (1999-2008). Ensemble, ils revisitent avec liberté et inventivité les musiques de l’enfance de Ramona, transformant des thèmes célèbres en perles jazz. Ainsi naît Claire de Bussy d’après le Clair de lune de Debussy, ou encore Carmen’s Karma inspiré de Bizet. Le trio, tantôt délicat, tantôt enlevé, joue avec nos souvenirs classiques : Schubert et son Arpeggione se glisse dans une facétieuse Valse des asperges jaunes ; Dvořák surgit dans une cadence Second Line de La Nouvelle-Orléans ; Ravel se prête à une Pavane teintée de swing.                      Mais le véritable moment de grâce fut l’apparition de la chanteuse de jazz Melissa Lesnie. Australienne d’origine, elle a conquis l’auditoire dès les premières notes par une voix à la fois lumineuse et profondément émotive. Sa technique impeccable, alliée à un phrasé subtil et une diction claire, se met toujours au service de l’expression. Nuances, intensité, souffle narratif : tout y est. Son interprétation, tour à tour vibrante et délicate, a électrisé la salle et laissé une empreinte durable. On ne peut qu’espérer la retrouver très vite à Menton, cette fois en vedette d’un concert qui lui serait entièrement consacré.
Le Parvis Saint-Michel : Le festival prestigieux
Suspendu entre le bleu profond de la Méditerranée et le ciel étoilé, le Parvis Saint-Michel reste un théâtre à part. Chaque concert y devient une traversée, un moment hors du temps.
23 juillet 2025  Nemanja Radulovic “le rockeur du violon”                                                     Parmi les rendez-vous de cette édition, l’apparition de Nemanja Radulović marquait un sommet. Le violoniste serbe, reconnaissable entre mille, fascine autant par sa technique fulgurante que par son allure hors normes : silhouette longiligne, chevelure abondante, cuir sombre et tatouages assumés. L’étiquette de “rockeur du violon” circule depuis longtemps — elle le fait sourire, mais traduit bien son désir de casser les codes du classique et de l’ouvrir à un public élargi. On pense forcément à Nigel Kennedy, qui, dès les années 1980, bousculait les usages avec son kilt, ses baskets et son Vivaldi devenu disque culte. Avec son ensemble Double Sens, Radulović a livré une lecture électrisante des Quatre Saisons. Les tempos s’emballent, les contrastes se déploient avec une énergie quasi théâtrale, les ornements surgissent avec une liberté proche de l’improvisation. Orages, oiseaux, bourrasques : son violon se fait caméléon sonore, jusqu’à donner l’impression d’une bande originale de cinéma. Entre baroque et rock, sa vision flamboyante enthousiasme la majorité du public, même si elle bouscule les puristes.  Le contraste fut d’autant plus frappant lorsque, en seconde partie, Radulović se tourna vers Bach. L’artiste change de peau : veste blanche immaculée. Ici, pas d’excès, mais une élégance limpide, un sens de la ligne et de l’équilibre qui révèlent un interprète raffiné, soucieux de l’architecture musicale. Une Sicilienne délicatement ciselée a particulièrement touché l’auditoire, qui l’a salué avec chaleur. Il enchaîne en bis avec une Czardas de Monti étincelante et des clins d’œil à la chanson française. Un dernier tour de magie qui confirme ce qu’il est : un musicien inclassable, capable de passer de la fougue la plus débridée à une sobriété lumineuse, sans jamais perdre son public.
26 juillet  Pene Pati et Il Pomo d’Oro : le murmure d’un répertoire éclatant                   La venue de Pene Pati à Menton était attendue comme un événement. Depuis ses débuts fulgurants à Monaco dans La Damnation de Faust, le ténor samoan s’est imposé sur les plus grandes scènes : Metropolitan Opera, Royal Opera House… partout, sa voix solaire et son timbre lumineux ont conquis critiques et publics. Son récital mentonnais, placé sous le titre poétique Silenzio Cantatore, promettait un voyage au cœur des chansons napolitaines. Mais plutôt que de livrer l’exubérance et la chaleur qu’on associe volontiers à ce répertoire, Pene Pati a choisi la voie de l’intimité. Tout ou presque se chantait en demi-teinte, souvent dans un mezzo voce proche du murmure. La ligne restait noble mais le dramatisme solaire de ce corpus populaire semblait volontairement mis à distance. Ce parti pris, déroutant pour une partie du public, dessinait en réalité un projet artistique singulier : faire de ce programme une méditation intérieure, une sorte de lied méditerranéen. Les tubes attendus, de ’O Sole Mio’ à ‘Torna a Surriento’, perdaient ainsi leur caractère expansif pour se transformer en confidences retenues au prix d’un certain monochrome expressif. Ce choix peut frustrer ceux qui attendaient la flamboyance d’un récital “à l’ancienne”, mais il révèle un artiste soucieux d’inventer sa propre voie, de transformer le silence en matériau musical. Une audace à saluer, même si elle divise. À ses côtés, l’ensemble Il Pomo d’Oro a offert un écrin d’une rare délicatesse. Leur jeu sur instruments anciens, tout en clarté et en couleurs, créait un contrepoint raffiné, à mi-chemin entre baroque et soleil du Sud. Mention spéciale au mandoliniste, partenaire de scène à part entière, dont le dialogue avec la voix du ténor a souvent pris des accents de confidence. Une soirée en clair-obscur, intime et déroutante, où le répertoire populaire s’est mué en geste artistique introspectif. Pas un feu d’artifice, mais une invitation à écouter autrement.
28 juillet   Renaud Capuçon, retour en grâce au Festival de Menton                          Quatorze participations déjà : Renaud Capuçon est devenu l’un des visages familiers du Festival de Menton, au point de frôler le record de fidélité établi par Jean-Pierre Rampal. Cette longévité, à elle seule, dit l’attachement réciproque entre l’artiste et ce lieu hors du temps. L’an dernier pourtant, un voile d’inquiétude s’était glissé parmi ses fidèles : le violoniste, habituellement si rayonnant, paraissait émoussé. Rien d’étonnant, quand on songe à un agenda vertigineux — près de 130 concerts par an — auquel s’ajoute la direction d’une constellation de festivals en France et en Suisse, sans oublier ses responsabilités à l’Orchestre de Chambre de Lausanne et avec les Lausanne Soloists. Un engagement titanesque, qui l’a conduit, pour la première fois cet été, à annuler plusieurs apparitions. Mais ce soir à Menton, c’est un Capuçon rajeuni, inspiré, presque régénéré que le public a retrouvé. Entouré de deux jeunes complices de haut vol — le violoncelliste Kian Soltani et le pianiste Mao Fujita — il a offert l’un des sommets de musique de chambre de cette édition. Au programme, deux monuments : le Trio n°1 de Schubert et le Trio n°1 de Brahms, servis avec une ferveur et une cohésion rare.                Le Guarnerius del Gesù de Capuçon (ex-Ysaÿe, ex-Stern) déployait ses sonorités généreuses, auxquelles répondait le Stradivarius London – ex-Boccherini” (1694) de Soltani, somptueux d’ampleur et de profondeur. À leurs côtés, Mao Fujita offrait un jeu élégant, parfois plus en retrait, mais toujours attentif. Ensemble, ils formaient un trio d’équilibre, d’intelligence et d’intensité. En guise de bis, la Marche miniature viennoise de Fritz Kreisler a allégé l’atmosphère, concluant la soirée sur une note souriante et lumineuse. Un concert qui restera comme l’un des grands moments du Festival : non seulement par la qualité des interprètes, mais aussi par ce sentiment d’assister à une renaissance, celle d’un artiste au sommet retrouvé.
31 juillet   Bertrand Chamayou : un Ravel total au Parvis Saint-Michel                       Cette 76ᵉ édition du Festival de Menton aura consacré plus que jamais le piano, et l’un de ses moments d’apogée fut sans conteste le récital de Bertrand Chamayou, Le pianiste français s’est lancé dans un défi rare : offrir l’intégrale de l’œuvre pour piano seul de Maurice Ravel, en hommage au 150ᵉ anniversaire de la naissance du compositeur. Pour Chamayou, Ravel n’est pas un simple territoire familier : il en est l’un des guides les plus inspirés. Son enregistrement intégral paru en 2016 chez Erato avait déjà marqué une génération. Huit ans plus tard, son interprétation se déploie avec encore plus de liberté, de maturité et de nuances. ” Dans la musique de Ravel, tout se joue entre les lignes” confiait-il récemment — et c’est bien cette lecture subtile qui s’est incarnée à Menton. Son jeu allie clarté et densité, précision absolue et poésie du timbre. Chaque cycle devient un univers en soi : le miroitement changeant des Miroirs, la danse nerveuse et gracieuse des Valses nobles et sentimentales, l’incandescence de Gaspard de la Nuit, la transparence aquatique des Jeux d’eau, la délicatesse élégiaque du Tombeau de Couperin.  Sans pause marquée, Chamayou a façonné un grand arc narratif, tenant l’auditoire suspendu au fil de son clavier. On percevait ce silence rare qui n’appartient qu’aux soirs d’exception, lorsque la concentration d’un artiste rencontre l’écoute absolue d’un public. Au-delà de la virtuosité, ce récital restera comme une soirée de grâce : un Ravel total, sublimé par la beauté du lieu, et qui comptera parmi les instants inoubliables de ce Festival.
5 août 2025     Alexandra Dovgan, tempêtes pianistiques au Festival de Menton  Alexandra Dovgan est une jeune pianiste fascinante. Découverte il y a deux ans à Monte-Carlo, elle avait conquis le public du Festival de Menton l’an passé dans un merveilleux Concerto de Grieg avec le Verbier Chamber Festival Orchestra. Elle revient cette année pour un récital poétiquement intitulé “Tempêtes pianistiques” Son interprétation de la Sonate n°17 “La Tempête” de Beethoven est étonnante et pleine de surprises. Elle prend le temps, elle respire. Sa capacité à captiver l’attention à chaque instant est tout simplement incroyable. Un pur moment de magie, fruit de cette rencontre au sommet entre la jeune Alexandra et le grand Ludwig.  La Barcarolle de Chopin, jouée au bord de mer, devient un instant suspendu : une interprétation exquise, pleine de nuances et de couleurs. L’atmosphère contraste fortement avec celle du Théâtre Palmero, où Yulianna Avdeeva l’avait donnée quelques jours plus tôt. Avec le Prélude, Choral et Fugue de César Franck, l’ambition change d’échelle. Sa sonorité, qui évoque à la fois la majesté des grands orgues et les cloches d’église, appelle une véritable solennité intérieure. Le récital s’achève avec la redoutable Sonate n°2 de Prokofiev. De l’allegro percussif au vivace final étincelant, Alexandra Dovgan fait preuve d’une maîtrise époustouflante, alliant flamboyance et profonde réflexion musicale. L’enfant prodige est aujourd’hui devenue une jeune artiste accomplie, dont l’autorité et la sensibilité impressionnent les plus grands mélomanes.
Images: @ Loïc Lafontaine

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